Pour un vocabulaire familial plus juste
Correspondance entre Ludovic Gunsburger et l’Académie française.
En novembre 2025, le Village en Provence® et Art & Soleil® ont adressé à l’Académie française une réflexion sur l’évolution du vocabulaire familial, les liens de vie, les nuances du verbe « aimer » et la notion provençale de Manne d’accord®.
La réponse du Service du Dictionnaire, signée Patrick Vannier, reconnaît la pertinence du constat concernant le vocabulaire des relations familiales et apporte un éclairage sur les ressources propres à la langue française ainsi que sur l’usage traditionnel de la « manne accord » et du verbe toper.
Cette correspondance est conservée comme témoignage d’un échange entre le projet Village en Provence® et l’institution chargée de veiller sur la langue française.
Correspondance avec l'Académie Française
Envoyé : lundi 17 novembre 2025 10:03
À : AF Contact <contact@academie-francaise.fr>
Objet : Pour un vocabulaire familial plus juste-Lettre adressée à l'académie Française
Madame, Monsieur,
Mesdames et Messieurs les membres de l’Académie française,
Permettez-moi, avec respect et gratitude, de vous adresser ce message au sujet d’un domaine où notre langue — si riche, si subtile — semble manquer de justesse : le vocabulaire familial.
Au Village en Provence®, et dans notre école Art & Soleil®, nous transmettons chaque jour à nos apprentis la beauté de la langue française, la précision du mot juste, et l’importance de nommer les réalités humaines avec clarté, dignité et nuance.
Or, un constat s’impose :
la langue française peine aujourd’hui à nommer avec justesse les liens familiaux tels qu’ils existent réellement dans notre société.
Les situations suivantes, pourtant fréquentes, sont souvent mal décrites :
– les familles recomposées ;
– les liens d’alliance ;
– les parentalités élargies ou partagées ;
– les adoptions tardives ;
– les enfants placés ou recueillis ;
– les liens d’attachement reconstruits ;
– les couples homoparentaux, comme les couples hétéroparentaux, souvent réduits aux appellations administratives « parent 1 » et « parent 2 ».
Ces réalités méritent mieux que des approximations.
Il manque à la langue française des termes précis pour décrire ces situations familiales sans maladresse ni ambiguïité.
Des termes qui permettent à chacun — en particulier aux enfants — d’être reconnu dans ce qu’il vit, sans gêne, sans sentiment d’injustice.
Parmi ces manques, un exemple mérite d’être souligné :
la langue française a su nommer le frère de lait, cet enfant avec qui l’on partageait une nourrice et dont on devenait naturellement proche.
Mais elle n’a pas de mot pour ces frères de vie, ces compagnons d’enfance qui grandissent côte à côte pendant des années, sans lien biologique ni juridique.
Ils ne sont ni « demi », ni « beaux », ni « adoptifs ».
Ils ne sont pas de sang, mais ils sont de cœur.
Et pourtant, la langue ne leur offre aucun nom.
Ce silence lexical crée parfois un sentiment d’invisibilité pour celles et ceux qui ont pourtant vécu ces liens comme des liens fraternels.
Un autre manque important touche au verbe « aimer ».
Nous utilisons le même verbe pour exprimer des réalités totalement différentes :
– beau-père ou belle-mère peuvent désigner deux réalités totalement distinctes ;
– demi-frère ou demi-sœur ne permettent pas de décrire un lien fondé sur la vie partagée sans lien biologique ;
– aucun mot ne permet de distinguer un lien choisi, un lien subi ou un lien reconstruit.
De nombreuses langues distinguent les formes d’amour :
En japonais : suki, daisuki, aishiteru.
En arabe : ḥubb, wudd, ’ishq, raḥma.
En anglais : to like, to be fond of, to love, to care for.
Le français, pourtant si nuancé ailleurs, utilise un seul verbe — « aimer » — pour dire :
– l’amour parental,
– l’amitié profonde,
– l’affection,
– l’attachement,
– et le simple plaisir (« J’aime cette pâtisserie »).
Ces nuances mériteraient d’être reconnues, explorées, peut-être clarifiées.
La « manne d’accord » : une expression issue du patrimoine provençal
Permettez-moi également d’attirer votre attention sur une expression provençale que nous avons remise en usage dans notre Village :
la manne d’accord (M-A-N-N-E).
Elle désigne la parole donnée, scellée par la main, un engagement d’honneur avant tout écrit.
Cette pratique trouve des équivalents dans plusieurs traditions :
– chez les mareyeurs japonais, où la parole donnée engage autant que le contrat ;
– chez les diamantaires d’Anvers, où une poignée de main suffit encore aujourd’hui à conclure une vente ;
– dans les anciennes foires françaises, où nos aïeux scellaient la vente d’un bœuf d’un simple « tape dans la main », acte dont personne n’osait se dédire.
La manne d’accord est héritière de ces gestes.
Elle incarne la confiance, la droiture et la force de l’engagement moral.
Nous serions honorés que l’Académie puisse étudier :
– la reconnaissance de cette expression,
– sa mention comme élément vivant du patrimoine linguistique,
– ou simplement son inscription comme trace culturelle d’une tradition française encore comprise dans nos territoires.
Conclusion
Nous savons la noblesse de votre mission : défendre notre langue, la faire vivre, l’adapter sans la dénaturer.
Nous savons aussi que la langue évolue au rythme des vies humaines.
Nous vous remercions, sincèrement, pour l’attention portée à ces questions profondément liées à ce que nous sommes :
une nation construite par les liens, les mots et la transmission.
Je me tiens naturellement à votre disposition si vous souhaitez échanger sur ce sujet.
Avec mon profond respect,
Réponse de l'Académie
De : Patrick VANNIER <Patrick.VANNIER@academie-francaise.fr>
Envoyé : mercredi 19 novembre 2025 09:44
À : Naïma SASSI <Naima.SASSI@academie-francaise.fr>
Objet : TR: D.2555 Pour un vocabulaire familial plus juste-Lettre adressée à l'académie Française
Monsieur,
Votre constat est parfaitement juste pour ce qui concerne le vocabulaire des relations familiales, mais s’il n’y a pas un mot particulier pour décrire tel ou tel type de lien, il est toujours possible de le faire en recourant à des périphrases. Ce recours est fréquent en français puisque cette langue est analytique et non synthétique.
Il en va de même pour les différents sens que peut prendre le verbe « aimer ». On peut employer des adverbes ou des compléments circonstanciels pour le modaliser. On n’oubliera pas non plus que ce verbe a des synonymes, qui sont des verbes ou des locutions verbales.
La « manne accord » désigne en provençal un geste qui s’est longtemps pratiqué, en particulier sur les foires. On emploie encore aujourd’hui toper « Frapper dans la main de quelqu’un pour indiquer que l’on consent à sa proposition, que l’on adhère à son offre ou que l’on conclut un marché avec lui ». Ce geste scelle un accord sans qu’il soit besoin de le valider autrement (témoins, contrat écrit, etc.)
Cordialement,
- V.
Service du Dictionnaire
Patrick VANNIER